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Barbie et le producteur qui claquait des doigts

09/03/2016 Nathalie Hébert

Juillet 2015. Je suis attablée dans un petit restaurant de la rive-sud pour discuter d’un contrat important. Le producteur se fait attendre, mais Dieu merci, mon artiste est arrivé à l’heure. On en profite pour jaser de notre stratégie et des points qu’on souhaite aborder au cours de la rencontre. On est nerveux tous les deux. Lui, parce que c’est la première fois qu’il se fait proposer d’animer un show à heure de grande écoute sur l’un des plus gros réseaux de télévision de la province. Moi, parce qu’il faut que je négocie le contrat. Et que je n’ai jamais négocié, ça, moi, un gros contrat comme ça. 

D’habitude, j’envoie Sylvain. Négocier, c’est sa spécialité. Je suis toujours impressionnée par ce qu’il arrive à aller chercher. Moi, c’est moins dans ma nature. Je suis une fille conciliante. Tirer fort sur la couverte, ce n’est pas ma tasse de thé, mais je veux apprendre. En attendant, je fais mes armes avec l’approche gagnant-gagnant qui me ressemble davantage, et qui m’a permis d’aller chercher des cachets et des conditions très intéressantes pour plusieurs contrats. Je compte bien faire la même chose pour celui-ci.

Le producteur et le réalisateur font enfin leur entrée dans le restaurant. Le réalisateur, que nous connaissons bien, fait les présentations. J’attends mon tour et je tends chaleureusement la main au producteur.

  • Répète-moi ton p’tit nom, déjà?
  • Nathalie.

Il se tourne vers mon artiste.

  • Ta blonde?

L’éternelle question.

  • Non, mon agente.
  • C’est avec elle que tu veux que je négocie?

Puis, se retournant vers moi, il dit:

  • Les ostis d’agentes. J’les hais toutes! J’vais te fourrer comme toutes les autres!

C’est tellement grossier, que j’en reste bouche-bée. Les deux autres gars, mal à l’aise, rient, tant c’est vulgaire et déplacé. Tout le monde prend place. Je m’asseois comme les autres, mais ma nervosité vient de monter d’un cran. À l’intérieur de moi, la certitude que j’aurais dû envoyer Sylvain à ma place. L’approche gagnant-gagnant vient de rencontrer son premier gros noeud.

La tête plongée dans mon menu, je suis la conversation qui a dévié vers la température accablante des derniers jours. Le téléphone du producteur sonne pour la deuxième fois en quelques minutes.

- Excusez-moi, celui-là il faut vraiment que je le prenne, c’est mon ex.

“Oui, Barbie ?”

Barbie? Je me retiens de lever les yeux au ciel. Définitivement, on n’a plus les Ken qu’on avait. 

La conversation reprend après l’appel, mais le producteur s’impatiente; il a faim. Il claque des doigts pour attirer l’attention de la serveuse. “Mademoiselle, mademoiselle!” Je me cacherais sous la table tant je suis mal à l’aise d’être vue en compagnie de ce personnage grossier qui sacre et parle trop fort. Autour de nous, le restaurant s’est rempli d’un coup. La place est bondée et la chaleur, écrasante. Mais la température n’est pas ce qui me dérange le plus. Le producteur, avec ses deux jambes bien écartées de chaque côté de sa chaise, me laisse bien peu de place de notre côté de la table, si bien que je peine à rester assise devant mon assiette. J’ai beau me faire toute petite, il prend tout la place.

La conversation se poursuit autour du show et des opportunités qui se présentent. Les assiettes se vident. Le producteur claque des doigts à nouveau pour que la serveuse le libère des plats qui l’incommodent devant lui. Au moment où elle me demande la permission de retirer l’assiette devant moi, le producteur intervient. “T’es sure que tu ne veux pas autre chose? Du pain, des crèpes, un morceau de gâteau, quelque chose? T’es tellement maigre, tu devrais manger plus. Sois pas gênée, c’est moi qui paie.”

  • Ça va, merci. On est tous fait petits, dans ma famille.

Polie. Jusqu’au bout. Les poings serrés sous la table et le sourire faux, mais polie, toujours. 

Je viens d’une famille de filles où le noyau avec ma mère, ma grand-mère et ma soeur était très serré. Chez nous, les filles avaient le contrôle et c’est mon père qui était en minorité. Je n’ai jamais été élevée COMME une fille; on ÉTAIT des filles et ça s’arrêtait là. C’est plus tard, au secondaire puis à l’université que j’ai constaté que notre genre n’était pas le bienvenu partout. Les premières fois, on se dit qu’on est tombé sur un monsieur d’une autre époque qui n’a pas évolué au même rythme que la société. On s’imagine qu’il s’agit d’un cas isolé ou d’un mal engueulé. Et pourtant, non. Il suffit de tendre l’oreille, de porter un peu attention et de jaser avec les copines pour que les histoires fusent. On aura vite compris; le sexisme, sous toutes ses formes, est toujours bien présent. Il se manifeste par de la discrimination, de l’exclusion, des propos humiliants et infantilisants, ou, de manière plus subtile, par des boutades, des remarques déplacées, etc.

Si je ne me suis pas toujours sentie assez forte pour me défendre et laisser savoir ma façon de penser (à 23 ans, j’étais loin d’avoir le courage nécessaire pour confronter le directeur l’usine où je travaillais en ressources humaines et qui écartait systématiquement la candidature des jeunes filles âgées entre 25 et 30 ans sous prétexte qu’elles finiraient par tomber enceintes et partir en congé de maternité), il m’est arrivé souvent d’exprimer mon mécontentement ou de tourner les talons chez un commerçant qui ne me traitait pas comme il se doit (ce concessionnaire où je souhaitais acheter une nouvelle voiture et qui ne s’adressait qu’à l’homme qui m’accompagnait sans même porter attention à moi). Au travail, par contre, c’est plus compliqué. J’essaie de choisir mes combats. Régulièrement, il y a des remarques inappropriées qui m’insultent et me fâchent, mais je ne me lève plus systématiquement pour remettre les pendules à l’heure. Lorsqu’il y a plus à perdre qu’à gagner à me manifester, je me tais, même si tout mon être crie le contraire.

Aux milliers de femmes qui ont uni leurs voix à l’occasion de la journée internationale du droit des femmes, hier, je témoigne toute ma reconnaissance. Grâce à vous, les enjeux de parité, d’égalité des salaires et de violence faite aux femmes étaient sur toutes les lèvres. C’est toujours impressionnant de voir à quel point vous savez vous tenir la main pour faire avancer les choses. 

Mais d’entre tous, je dois avouer que ce sont les hommes qui me touchent le plus au quotidien lorsqu’ils superposent leur voix à la mienne, lorsqu’ils osent dire tout haut ce que je pense tout bas, lorsqu’ils interviennent en ma faveur alors que je me tais et qu’ils se rangent de mon côté lorsque je suis ignorée, tassée ou rabaissée. Merci d’être les papas, les frères, les chums, les voisins, les amis et les collègues que vous êtes. Merci de faire partie de la solution.