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Cinquante nuances de gris

21/01/2019 Liza Harkiolakis

C. et moi, on s’entend bien. On se trouve cutes et on se trouve fins. On s’est rencontrés pour la première fois à la fin de l’hiver. On s’est vus à quelques reprises, mais rien de sérieux. On se parle ici et là et; même si à un moment; j’aurais aimé que ça se développe, ça me va comme ça.

Quand il m’a proposé de l’accompagner dans un club échangiste, j’ai pouffé de rire. Je ne sais pas si c’est l’effet de surprise ou l’inconfort généré par sa demande, mais jamais je ne me suis imaginé participer à ce genre d’activité. Bien sûr, j’ai dit non. À peine avais-je envoyé ma réponse que je recevais son argumentaire étoffé : « It’s going to be fun, come on! » Fun comme aller voir un spectacle de Martin Matte fun, ou fun comme dans être obligée de porter des gants antiseptiques pour boire ma bière, fun ? « Fun, like, we’ll dance and drink and watch others have sex, fun ».

Dans la vie, je suis une adepte de fun. Je me considère aussi comme une femme ouverte d’esprit, mais l’idée de siroter ma lager pendant que Patrick empale Martine plane naked à quelques pouces de moi ne me paraissait pas tant comme une « fun » activité à faire. Après quelques échanges sur le sujet, il est courtoisement passé à autre chose, mais il a tout de même clos en me disant que ça me ferait un très bon sujet d’article à écrire. Il avait raison.

Nous n’en avons pas reparlé ensemble, mais l’idée a fait son chemin et j’ai fait quelques recherches. J’ai regardé des vidéos d’infiltration dans des bars échangistes, j’ai lu des articles écrits sur le sujet. J’étais étonnée de constater que tout ce que je lisais était très respectueux et que cette activité semblait gagner en popularité. Tous s’entendaient pour dire que, même une fois dans le bar, personne n’était obligé de consommer ou de pratiquer si ce n’était pas désiré. Du code vestimentaire jusqu’aux règlements rigoureux, cet univers à saveur interlope semblait plutôt rassurant. L’aspect sécurité réglé, mon « non » initial a fait place à la curiosité. Le lendemain, j’écrivais à C.


- Ok. Mais, juste pour prendre un verre. Pis t’as pas le droit de partir avec une fille plus « cute ou plus wild » que moi pis t’as pas le droit de m’échanger.
- Would never do that. Tu le sais. On y va samedi ?
- Samedi comme dans après‑demain ?
- Why not ?!
- Ben là, c’est ben’ trop vite ! J’ai pas de linge de « cochonne » pis je suis même pas épilée !


Il a ri et m’a rassurée en me disant que ni l’un ni l’autre n’étaient exigés. On y allait seulement pour découvrir l’endroit et avoir du plaisir. L’avantage d’y aller si rapidement, c’était que j’avais peu de temps pour changer d’idée.

Le samedi matin, ma fille est partie chez son amie et j’ai écrit toute la journée. J’avais commencé un nouveau projet et je voulais profiter de ce temps libre pour m’y consacrer. De la fin de l’avant‑midi jusqu’à 15h, j’ai écrit près de deux mille mots. J’étais à fond dans mon histoire et motivée à atteindre le trois mille que je m’étais fixé. Alors que j’entamais un nouveau chapitre, mon téléphone a vibré.

- Still on for tonight? My place at 8 p.m., c’est bon pour toi ?

Estomac noué, vertige instantané : C. venait de me sortir de mon univers littéraire pour me ramener à la réalité.

- Ok.

J’ai essayé de me replonger dans mon histoire, mais je n’y suis pas arrivée. J’ai sauté dans la douche et j’ai commencé à m’arranger en me disant qu’avec six heures d’avance, j’aurais le temps d’arriver à quelque chose de bon.

J’ai mis du fond de teint, de l’ombre à paupières et j’ai frisé mes cheveux. J’ai sorti tous mes sous‑vêtements qui dataient de moins de trois ans et j’ai choisi le kit le moins laid que j’ai trouvé. J’ai essayé une dizaine de robes et j’ai tenté d’agencer chacune avec une paire de bottes : courtes, longues, avec ou sans talons, cuir, suède, elles y sont toutes passées. J’ai appliqué le rouge à lèvres le plus longue tenue que j’avais et je suis retournée devant mon ordinateur. En bobettes, pour ne pas froisser la robe choisie, pis avec mon rouge à lèvres « Big Apple Red » sur les babines. Il était 16 h 15. L’attente allait être insoutenable.

J’ai texté tous les contacts de mon téléphone juste pour me changer les idées. Personne n’a répondu. J’ai mis du vernis sur mes ongles et j’ai lu et relu mon fil d’actualités. 16 h 49, j’étais angoissée. En fait, j’avais peur de ne pas être bien une fois là‑bas. J’avais peur de ne pas y être à ma place. J’avais même peur d’y aller, d’avoir envie qu’il s’y passe quelque chose et d’être incapable de m’abandonner.

Tannée de ces questionnements qui venaient sans réponse, j’ai kické out mon hamster et je suis retournée à mon écriture. Mes trois mille mots atteints, j’ai fermé mon ordinateur et je suis partie à la salle de bain. Il était l’heure de partir. Ce petit pipi d’avant voiture m’a révélé que mes menstruations venaient de commencer. La robe rose pâle choisie a été remplacée et mes belles culottes en dentelle gris souris aussi. Une fois dans la voiture, j’ai mis ma playlist préférée et j’ai arrêté d’y penser. On a pris quelques verres chez lui puis on est partis.

22 h, nous venons de nous stationner. C., calme comme un agneau, m’ouvre la porte du bar. Dans ma belle robe bleu marine, mon tube de rouge à lèvres Big Apple Red inséré dans le bonnet gauche de mon soutien-gorge et mon tampon super absorbant de l’autre côté, je prends une grande respiration et j’entre. Sans loup et pleinement assumée, le spectacle peut commencer.