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Instants manqués

02/08/2018 Liza Harkiolakis

Quand C. m’a envoyé une photo de son organe reproducteur, il n’a pas dû se demander quel angle flatteur il devait privilégier avant de prendre la pose. Je doute aussi qu’il ait pris soin d’avoir le bon éclairage, tout comme il n’a pas dû se soucier de l’épilation imparfaite de sa « région ». Le matin, il s’est réveillé et il a eu envie de prendre son pénis en photo. Il a attrapé son cellulaire, cliqué sur l’option caméra, fait clic et il m’a envoyé la photo. Un désir, une idée, un geste, une finalité. Simple, simple, simple.

Quand je l’ai reçue sur Messenger, j’ai d’abord trouvé ça courageux. Moi, je n’avais rien demandé et je suis contre l’envoi de photos sexuelles non sollicitées. Avec C., c’était un peu différent. L’acte était déjà consommé et comme la teneur de nos échanges des derniers jours s’y prêtait, j’ai quand même apprécié.

Quand j’ai regardé la photo, je n’ai pas remarqué si « la chose » était bien éclairée ou bien centrée. Je n’ai pas jugé l’esthétisme de ses zones ombragées. Je n’ai pas jugé la qualité de son épilation ni de tout ce qui se trouvait à côté. J’ai regardé l’organe et je me suis rappelé ce qui s’était passé entre nous. J’ai répondu avec un bonhomme sourire (le horny-emoji n’existe pas encore).

Pour être bien honnête, sa photo m’a quand même un peu allumée et ça ne m’a pas pris bien longtemps pour que son « Je peux en avoir une aussi? » fasse son chemin dans mon esprit. Debout depuis un long moment, déjà dehors, semi-nue, allongée sur ma terrasse au gros soleil, je me suis exécutée.

Willing, mais pas tant que ça, j’étais moyen confortable à l’idée de lui envoyer une image de moi « tout enfourchée ». Prudente dans mon désir d’exhibitionnisme, j’ai opté pour une photo du haut (à mon goût plus cool à recevoir pour lui et, pour moi, plus facile d’en gérer l’aspect qualité). J’ai commencé par étirer mon cou et j’ai placé mes cheveux « “‘négligemment’” » sur mes clavicules. J’ai rentré mon ventre et soulevé un peu les reins pour me dessiner un semblant de taille affinée. J’ai levé les bras très haut au‑dessus, sélectionné l’option caméra et j’ai appuyé. Clic. Clic. Clic. Clic. Encore clic. Clic-clic-clic-clic-clic-clic-clic-CLIC! Aveuglée par le soleil d’avant midi, j’étais incapable de voir les résultats de ma séance photo improvisée, alors je suis rentrée à l’intérieur pour m’observer.

Trop d’ombre, trop de rides, pas assez de tonus, pas assez symétriques, trop multidirectionnels, trop de sueur et de grains de beauté. Je suis retournée dehors et j’ai recommencé. Pendant vingt longues minutes, j’ai joué les top-modèles-nudistes pour finalement n’avoir qu’une seule photo à lui envoyer. Il avait pris sa douche, s’était habillé et il avait déjà bu son café quand je me suis finalement décidée. J’ai quand même reçu un emoji avec des yeux en cœurs, puis un autre avec de la petite bave au coin de la bouche. Deux minutes plus tard, je recevais une invitation vidéo sur Messenger et, même si ça m’avait peut-être tentée, j’ai trouvé une excuse pour me défiler. On s’est écrit tout au long de la journée, mais l’émoi du matin s’est effacé et je me suis couchée non apaisée. Fail pour le désir assumé et la spontanéité.

Je n’ai pas reçu d’autres photos de C. et de mon côté, je n’ai pas eu envie d’en envoyer. Dans les jours qui ont suivi, j’ai raconté ma séance photo à certaines de mes amies. On a vraiment beaucoup ri et, confidence pour confidence, elles m’ont toutes raconté « cette fois » où elles ne se sont pas assumées. La fois où elles n’ont pas assumé le désir qu’elles avaient de s’exhiber sans avoir peur du regard de l’autre sur leur corps dénudé. Les fois où elles se sont retenues au lieu de ressentir pleinement, et toutes les fois où elles ont fermé la lumière, gardé leur chandail au lieu de se laisser aller au moment présent. Ça m’a rendue perplexe et ça m’a fait réfléchir sur l’immense pression qu’on se met d’être toujours parfaite, cette omniprésente pression qui nous obsède et nous retient, peu importe la situation.

Ce désir de perfection, il nous suit partout dans notre vie. À trop vouloir être belle, à chercher la perfection sous toutes conditions et dans toutes les situations, à vouloir créer des images qu’on pense plus désirables aux yeux des autres, on transforme trop souvent des moments parfaits en instants manqués. C’est plutôt triste quand on y pense.

En ce soir de canicule, je repense aux discussions que j’ai eues avec mes amies, aux photos, au désir, à cet avant-midi de juin où je n’ai pas assumé. 22 h 57, l’alarme est réglée, je suis douchée, mes dents sont brossées. Je regarde une dernière fois mon fil d’actualités à la recherche d’un post qui pourrait m’intéresser ou d’un ami à qui parler. 23 h, C. vient de se connecter. Je ne dépose pas mon téléphone sur la table de chevet. J’inspire, je souris et j’appuie. Clic, c’est envoyé. Simple, simple, simple, au fond.