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La théorie du Ping-Pong

21/08/2018 Liza Harkiolakis

Ping, je suis au service. Je fais une blague, je lance un sujet de conversation. Pong, tu rattrapes. Tu ris et tu en rajoutes; tu enchaînes sur ce que je dis. Ping, c’est toi qui sers. Tu m’apprends quelque chose de nouveau, tu dis un truc comique. Pong, je te questionne pour en savoir davantage, je ris. J’en veux encore et toi aussi.

Ça, c’est ce à quoi toutes relations amoureuses et préamoureuses devraient ressembler. Une complicité de l’esprit, des échanges vivifiants, un rythme soutenu, des intérêts similaires, des curiosités partagées. Si je sais apprécier la lenteur d’un coucher de soleil ou l’oisiveté paresseuse d’un été à ne rien faire, la séduction, à mes yeux, doit se faire dans la vitesse ou plutôt dans la vivacité. Je peux passer la soirée avec le plus bel homme de la terre, s’il ne m’allume pas, je ne le ramène pas chez moi. J’ai besoin de retours de services rapides, c’est primordial. Oui, des fois la balle tombe par terre, pis ça fait poc, c’est normal et ça arrive, mais idéalement pas trop souvent. Pas de cerveau stimulé, pas de région du bas humidifiée.

Si je compte sur les doigts de mes mains les hommes avec qui j’ai apprécié ces échanges ping-pong dans le passé, j’aurais besoin d’un boulier pour compter ceux avec qui les choses se sont moins bien terminées. Il faut mettre quelque chose au clair et ne pas être injuste, ici. Le talent nécessaire pour attraper la balle au rebond n’a rien à voir avec l’intelligence, ça va au-delà de ça. Le goût du jeu, la vivacité d’esprit, c’est en lien avec des connaissances similaires, la réciprocité et des références partagées.

Je marche sur Mont-Royal avec Jean-François. On se fréquente depuis un mois. Ce n’est pas Hiroshima nous deux, mais on s’entend bien. Je lui raconte que petite, lors d’une visite chez mon père au Venezuela, j’ai vu un marchand couper la tête d’un poulet sous mes yeux. L’animal sans tête avait continué de bouger pour finalement s’effondrer quelques instants plus tard, vidé de son sang. Il profite de l’anecdote pour me dire que les poules peuvent vivre même lorsqu’elles n’ont plus de tête. Je précise que ce sont les spasmes nerveux qui les font bouger dans les secondes qui suivent leur mort, mais il insiste. Les poules ont juste besoin d’un cœur pour vivre, qu’il me dit. Je ris. Pas lui. Ping-pong-poc.

J’ai vingt ans. Yves, rencontré au Lovers de Brossard, m’invite au Nickels. Jusque-là tout va. On est jeunes, on rit. Entre deux bouchées de poutine, il m’annonce qu’il n’est pas sûr que la Terre est ronde. Je ne crois pas pertinent de développer davantage cette histoire. Ping-pong-POC.

Éric n’a pas beaucoup voyagé. Il me dit qu’il préfère placer son argent et le faire fructifier au lieu de tout gaspiller pour voyager. Quand je lui dis que je n’ai pas d’économies, je vois son regard changer. Tous les deux, on marche sur des œufs. Perspicaces, on change de sujet. On parle de musique, de nos meilleurs succès. On s’apprend qu’on est fans finis de Janis et qu’on frissonne pour les mêmes chansons. Doucement, on remonte notre pente. Je reviens sur les voyages, car j’ai besoin de comprendre. Je lui parle de la Grèce et de l’Espagne. Je lui raconte le Marché de Sousse et les couleurs du Burkina. Il s’ouvre, mon espoir se ravive. Oui, un jour, il a eu envie de visiter le Machu Picchu, mais son ancienne blonde n’aimait pas trop les Chinois alors ils ne sont jamais allés. Le hic, Éric, c’est que les gens qui habitent au Pérou, ce sont des Péruviens, pas des Chinois. Ping, pong, poc. La liste s’allonge.

La déception d’une balle qui tombe, c’est que bien malgré nous, on finit toujours par se créer des attentes lorsqu’on rencontre quelqu’un. Si les premiers instants nous donnent envie d’aller voir plus loin, on y perçoit rarement les failles et on focalise sur ce qu’on a envie de voir : une belle photo, un joli visage. C’est chimique, esthétique. On trouve l’autre gentil et on a envie d’en apprendre davantage. Curieux, on se lance dans le vide et on découvre pas à pas ce qu’il y a à découvrir. Quand l’autre nous déçoit, qu’il manque de finesse ou de savoir-vivre, on regrette de s’être laissé charmer par un contenant un peu trop charmant.

Robert m’invite au resto. Grand type plutôt sérieux, il en impose avec son assurance et son allure un peu austère. Quand je suis avec lui, je perds mes moyens, je le trouve tellement beau. Il étudie en psychologie, il aime la rectitude et les grandes discussions. Il adore l’humour de Pierre Légaré et le style politisé d’Yvon Deschamps. À son tour, il me demande ce qui me fait rire. Candide, je lui avoue que les blagues de pets me font vraiment beaucoup rire. Que l’inconfort généré par un pet spontané peut rendre extraordinaire et mémorable n’importe quelle journée. Je lui raconte une histoire de pet déjà observée et je ris tellement que j’en ai le souffle coupé. Je me réveille encore la nuit pour en pleurer de rire. Je ris, je suis en larmes et lui reste de glace, le regard quasi dégouté. Cette fois-là, ce n’est pas Robert qui l’a échappée. C’est moi. Ping-pong-prout-poc. Il ne m’a jamais rappelée.