Livraison gratuite avec tout achat de $75 et +
Aucun produit n’a été trouvé...
You are using an unsupported browser. Please use a more modern browser like Google Chrome.
en fr
Vide

Votre panier est vide

Total: $0.00

Ma famille imparfaite

16/05/2016 Nathalie Hébert

Partie 1 : Vouloir mourir à 6 ans.

Moi, j’ai fabriqué ça.  Ce petit bout d’humain là.  Je l’ai couvé lentement, pendant 9 mois, puis à vitesse grand V, depuis 8 ans.

Cette petite fille qui grandit trop vite, intelligente, vive d’esprit et sensible, c’est la mienne. De l’avis de tous, elle me ressemble.  Mêmes cheveux blonds.  Mêmes yeux bleus.  Et pourtant…

Nellie n’était pas encore née que j’avais déjà compris que rien ne se passerait comme je l’avais imaginé.  Trente-six heures de travail.  Deux heures et demie de poussée.  Rien à faire; Nellie ne voulait pas sortir.  Un premier caprice qui s’est soldé par l’intervention d’une armée de personnel supplémentaire (pour l’intimité, on repassera), une paire de forceps et un périnée massacré par une déchirure au 4e degré.  On ne le savait pas encore, mais Nellie venait d’orchestrer une entrée dans le monde à son image.  Ça lui prenait du public, tous les regards tournés vers elle et une main d’applaudissements.  Il faut lui donner ça; Nellie a le show business dans le sang.

La première année de Nellie s’est écoulée sans qu’on ne la voit passer.  Comme tous les nouveaux parents, on nageait entre le bonheur et l’épuisement.  C’est à dix-huit mois que ça s’est corsé, quand “Terrible Two” s’est invité.

Patiemment, pendant une année et demie, nous avons attendu que l’interminable phase du “non” se termine.  En juillet, malgré ses trois ans, Nellie s’oppose toujours autant.  De mois en mois, on se surprend de l’intensité et de la fréquence de ses colères.  L’année file.  La conclusion tant attendue du “Terrible Two” ne vient pas et l’expression “Fucking Four” s’impose.Les transitions entre les activités sont difficiles.  Nellie s’oppose à tout : quitter le parc, ranger ses jouets, s’attacher en voiture, s’asseoir à table, enfiler son pyjama, se mettre au lit.  Il faut tout négocier.  Préoccupés, on en glisse un mot au pédiatre qui nous rassure; l’opposition est une étape normale du développement de l’enfant et certains, comme Nellie, la vivent avec plus d’intensité.  Il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

À cinq ans, les crises de Nellie prennent encore de l’ampleur.  En retrait dans sa chambre, elle hurle, lance ses jouets, soulève le matelas de son lit, arrache les couvertures et se jette contre les murs.  Les crises sont fréquentes.  On passe l’été les fenêtres fermées, de peur que les voisins téléphonent à la police ou la DPJ.

Autour de nous, l’entourage peine à s’imaginer que Nellie soit capable d’un tel comportement.  Que ce soit à l’école, au service de garde, au camp de jour ou en visite chez des amis, tout le monde est unanime.  “Nellie ?  On en prendrait dix comme elle!”  Pourtant, à la maison, elle se transforme complètement.  Des activités aussi banales que lui donner son bain, démêler ses cheveux, brosser ses dents, nettoyer ses oreilles et couper ses ongles provoquent des réactions à l’ampleur démesurée.

À bout de souffle, dépassés par l’intensité et la fréquence des crises de Nellie, on consulte.  Un petit cinquante minutes dans le bureau d’une psychologue au bout duquel on ressort avec une piste.

Nellie aurait un “trouble de la régulation”, c’est à dire que son cerveau interprèterait mal l’information reçue par ses sens, ce qui la fait réagir parfois trop fortement aux sensations qu’elle perçoit.  Pour gérer les crises, on nous propose de nous inscrire à un programme de formation sur l’utilisation de la contention.

« La contention est une mesure de contrôle qui consiste à empêcher ou à limiter la liberté de mouvement d'une personne en utilisant la force humaine ou un moyen mécanique. »

Secoués, on s’est assis dans la voiture en silence.  C’est Sylvain qui a parlé le premier: “Vas-y si tu veux, mais moi c’est pas vrai que je vais faire des contentions à ma fille de 5 ans.  Je vais trouver une autre solution.”

J’étais d’accord; on était pas prêt pour les contentions.  Il y avait sans doute d’autres solutions.  Peut-être qu’en vieillissant, Nellie arriverait mieux à exprimer ses limites et ses besoins et que les crises s’espaceraient?

Nellie a entamé sa première année sans que rien n’ait réellement changé.  Elle continuait de s’opposer à tout, tout le temps.  Chaque petite demande se transformait en combat; faire ses devoirs, monter prendre son bain, mettre son pyjama, fermer la télévision, etc.  Constamment, il fallait justifier, insister, négocier, s’obstiner, convaincre.  La tension dans la maison était constante.  Épuisés, dépassés par les évènements et la violence de ses colères, on ne savait plus quoi faire.  On avait réellement tout essayé et on n’en pouvait plus de passer notre temps à chicaner, punir et réprimander.  Un soir, Nellie a fait une crise particulièrement violente.  On l’avait restreint dans sa chambre pour qu’elle se calme.  Enragée, elle avait lancé ses jouets, déchiré ses dessins, mordu ses toutous, donné des coups dans les murs et crié pendant une grosse heure sans perdre de son intensité.  De l’autre côté de la porte, impuissante, j’attendais que l’ouragan passe, que la tempête se calme.  J’avais vu suffisamment de crises pour savoir qu’il fallait permettre au volcan d’exploser pour que Nellie revienne à elle.

L’oreille tendue, j’attendais le moment où je pourrais entrer dans la chambre. Épuisée, à bout, Nellie s’était enfin jettée sur son lit et pleurait.  Il y avait tellement de douleur et de détresse dans ses sanglots que j’en avais le coeur brisé. Ma fille n’avait pas simplement mauvais caractère; au delà de la peine qu’elle causait aux autres, il y avait sa propre souffrance.  Elle aussi avait mal.  J’ai poussé la porte.  Nellie ne s’est pas retournée.  Étendue à plat ventre sur le lit, complètement vidée, dépassée par sa propre crise, elle a soufflé, entre deux sanglots : “Je vous en supplie… Aidez-moi… Je veux mourir.”  Elle avait 6 ans.

*   *   *

À ce moment précis, je ne sais pas laquelle de nous deux a eu le plus mal.  Ma fille de six ans, mon bébé, voulait mourir.  Mais j’avais entendu son appel.  Ce soir là, nous avons discuté longuement.  Le lendemain matin, nous avions rendez-vous chez le pédiatre et j’avais engagé un psycho-éducateur pour nous épauler à la maison.

Nellie-Anne a maintenant 8 ans et termine sa troisième année. Première de classe, surdouée, elle engouffre trois romans par semaine et ramène à la maison des notes exceptionnelles.  Dans ses temps libres, Nellie partage son temps entre ses cours de  gymnastique, le chant, le théâtre, la danse et ses nombreux amis.  Depuis trois ans, tous les jours, trois fois par jour, à heure fixe, Nellie-Anne prends du Méthylphenidate, mieux connu sous le nom de Ritalin.    

Contrairement à certains parents, lorsque nous avons reçu pour Nellie un diagnostic de trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), assorti d’un trouble de l’opposition, nous n’avons pas hésité une seconde avant d’accepter d’essayer la médication.  Notre famille était au bord du précipice et nous avions besoin d’aide.



Comme tout bon parent, je me suis posée beaucoup de questions.  Est-ce que je donne des médicaments à mon enfant pour les bonnes raisons ?  Aie-je vraiment tout essayé ?  Y a-t-il d’autres options ?  Plusieurs de ces questions sont restées sans réponse jusqu’à l’hiver dernier alors qu’en raison d’une erreur d’ordonnance et d’absence du médecin (parti en vacances), Nellie a été privée de ses médicaments pendant trois semaines.  Malgré toute la frustration que j’ai ressentie au cours de cette période, à multiplier les démarches auprès des secrétaires médicales et du pharmacien qui refusait de nous dépanner, je dois avouer, aujourd’hui, avec le recul, que cet incident a eu du bon.  En trois semaines, les notes de Nellie ont drastiquement chuté.  Elle rentrait de l’école en pleurs, en me disant qu’elle n’arrivait plus à se concentrer ni à étudier.  Le professeur a même envoyé un mot à notre intention afin de savoir s’il se passait quelque chose à la maison car elle ne reconnaissait plus Nellie…  C’était la réponse qu’on attendait.  La confirmation que la médication est appropriée pour elle et qu’en lui donnant, nous lui fournissons les outils dont elle a besoin pour performer à sa juste valeur.

La vie avec Nellie n’est pas toujours simple.  Elle est difficile à satisfaire.  Son énergie débordante est parfois envahissante.  Et son opposition n’est pas facile à gérer.  Notre relation mère-fille est en dents de scie, à mille lieux de ce que j’imaginais quand je suis devenue maman.  Mais quand je glisse sa main dans la mienne, quand je la prends dans mes bras et que son regard s’accroche au mien, je sais.  Je sais qu’on y arrivera.  Je sais que je serai toujours là, l’oreille tendue, derrière la porte, à attendre que la tempête se calme. Je sais que jamais je ne lâcherai sa main.

Regarder devant, avec Nellie est parfois effrayant.  L’adolescence me fait peur.  Alors je me permets de regarder derrière.  Me rappeler le chemin parcouru.  Les crises passées.  Me rappeler que moi, j’ai fabriqué ça, ce petit bout d’humain là.  Et qu’il y avait beaucoup d’amour dans la recette.    

 

*crédit photo: Sol photographe