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Nathalie après la mort de Nathalie

19/03/2016 Nathalie Hébert

Ceci est l’histoire de Nathalie.

Nathalie était enceinte de sept mois et demi. Un petit garçon, Anthony. Ce soir là, il était prévu qu’elle passe la soirée avec sa mère tandis que son chum et son père assistaient à un match de boxe. C’était le plan. Avant que la vie ne s’en mêle.

Vers vingt-deux heures, la mère de Nathalie, paniquée, passait un coup de fil à l’hôtel Delta de Trois-Rivières afin qu’ils retrouvent son gendre, dans la salle. C’est un placier qui a retracé le jeune animateur de radio le premier. « Monsieur, votre belle-mère vient d’appeler. Vous devez partir pour l’hôpital, votre femme va accoucher. » 

Le jeune a conduit comme un fou. Couru dans tout l’hôpital pour les retrouver. Quand il est arrivé, Nathalie vomissait. Il n’a pas eu le temps de s’approcher; on le poussait déjà dehors. Elle convulsait. Il a fait les cent pas dans le corridor comme un lion en cage. Puis, il a entendu les codes de couleur qu’on a crié avec force dans l’intercom. Vu le personnel hospitalier accourir, le défibrillateur et les machines à oxygène entrer dans la chambre. De l’autre côté de la porte, l’attente lui a paru une éternité.

Lorsque le médecin est finalement sorti de la chambre, il s’est jetté sur lui. Nathalie faisait une crise d’éclampsie, une complication grave de la grossesse. Ils avaient réussi à la réanimer, mais son état était critique. Il fallait attendre.

C’est ce qu’il a fait. Il a attendu. Debout, dans le corridor, à observer le va-et-vient. Puis, à nouveau, il a entendu les alarmes, vu le personnel hospitalier se précipiter au pas de course dans la chambre. Entendu les ordres, les voix tendues. Puis, un long silence.

La porte de la chambre s’est ouverte à nouveau. Cette fois, c’est le médecin qui s’est avancé le premier. Paralysé, il a écouté l’information, livrée sans détour. Dans la bouche du médecin, le drame, réduit à l’essentiel. Nathalie était morte.

Il a compris sans comprendre. Sa femme n’avait pas survécu. Dans son ventre, Anthony, leur fils. Prématuré. Touché par les deux arrêts cardiaques de sa mère. Les chances qu’il soit lourdement handicapé étaient immenses, mais la décision lui revenait.

Il avait peine à croire ce qu’on lui demandait. Choisir. Sauver ou non Anthony. À ce moment, tout en lui hurle, mais il se tait. Il s’offre le luxe du silence. Il gagne du temps qu’il n’a pas. Il se refuse à ce qu’on lui demande parce qu’il n’a pas la force de porter le poids de la décision qu’il doit prendre. Il lui faut pourtant choisir. Maintenant.

C’est le geste de la main qui annonce la condamnation. Un choix qu’il devra assumer toute sa vie. Les mots n’ont jamais pu sortir de sa gorge.

La chambre a été vidée, débarrassée des tubes et des machines afin qu’il puisse voir Nathalie une dernière fois, en compagnie de ses parents. Ils sont restés longtemps à la regarder. La toucher. L’embrasser. À pleurer. Ils n’osaient plus la quitter. N’osaient pas s’en aller.

Au retour, ils se sont tous entassés dans la même voiture. Il était entendu qu’il passerait la nuit chez eux. En arrivant, il a appelé sa famille. Ses amis. Son boss, pour lui dire qu’il ne rentrerait pas le lendemain.

Les gens ont commencé à arriver. Il était trois heures du matin. La mère de Nathalie a entrepris de préparer un buffet tandis que son père servait les consommations. Il fallait qu’ils se tiennent les mains occupées pour ne pas trop penser. Lui, il ne se souvient pas de ce qu’il a fait, ni cette nuit là, ni les suivantes.

Il y a vingt-deux ans aujourd’hui, le 19 mars 1994, Nathalie Coté, âgée de vingt-quatre ans, décédait d’une crise d’éclampsie ayant provoqué deux arrêts cardiaques et un anévrisme au cerveau. J’avais 15 ans. Ce jour là, celui qui allait devenir le père de mes enfants devenait veuf et j’ignorais tout de son drame.

Depuis onze ans, je suis la Nathalie que la vie a mise sur son chemin après la mort de Nathalie. Ensemble, entre les souvenirs, les cauchemars et les blessures, nous avons bâti une nouvelle famille. Nellie-Anne, 8 ans, et Noah, 5 ans n’ignorent rien de l’histoire de leur papa.

Vingt-deux plus tard, la douleur n’est plus aussi vive, mais le drame est toujours profondément tatoué dans la chair. La vie a repris son cours. Mais on a beau remplacer une Nathalie par une autre, tous les ans, le 19 mars, Sylvain Simard est veuf.